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Entretien avec un membre du réseau: Ange Marie, Health Access Initiative (HAI)

Ange Marie

Ange Marie

Dans le quartier de Xwlacodji à Cotonou, une cimenterie se dresse au-dessus des habitant·e·s depuis des années, et projette une ombre néfaste sur leur vie quotidienne. Les répercussions de l’usine sur l’environnement et la santé ont suscité de nombreuses plaintes et la colère des habitant·e·s. Malgré une décision rendue en 2009 par la Cour constitutionnelle qui déclarait son emplacement inconstitutionnel et une promesse de déplacement d’ici juin 2022, l’usine continue de fonctionner, ce qui met en danger la santé des habitant·e·s et dégrade l’environnement urbain.

Health Access Initiative (HAI) est une organisation dirigée par de jeunes bénévoles, qui s’engage à promouvoir l’accès équitable aux soins de santé et la justice sociale au Bénin. Dans cette interview, nous discutons avec Ange-Marie, cofondateur et coordonnateur exécutif de HAI, de son parcours en tant que membre du réseau,

Depuis plusieurs années, Ange-Marie coordonne des projets qui combinent santé publique, engagement civique et autonomisation juridique. Son parcours professionnel est profondément ancré dans la conviction que chaque individu, quel que soit son statut social ou économique, mérite d’avoir accès à un environnement sain et à des services de santé équitables. Au sein de HAI, il apporte sa passion et son expérience dans le domaine de la recherche-action participative et du plaidoyer.

Qu’est-ce qui vous a motivé à vous engager dans la lutte pour la santé communautaire au Bénin ? Y a-t-il eu un tournant ou un moment particulier dans votre vie qui vous a durablement marqué ou qui a eu un impact durable sur votre parcours professionnel ?

Ange MarieAu cours de mes études universitaires, j’ai été frappé par les réalités quotidiennes auxquelles sont confrontées les communautés marginalisées, les personnes extrêmement pauvres et les personnes sans instruction dans les zones rurales. Un moment clé a été ma rencontre avec des familles vivant dans la communauté de Xwlacodji, qui étaient exposées à de graves risques sanitaires causés par l’usine de la Société des ciments du Bénin (SCB), mais qui ne disposaient d’aucun soutien structurel local pour changer la situation. Ce jour-là, j’ai compris une fois de plus que la santé ne dépendait pas uniquement des hôpitaux ou des médicaments, mais aussi de la justice sociale, du droit à un environnement sain et de la dignité humaine. Ce qui me pousse à continuer malgré les difficultés, c’est la force des communautés elles-mêmes. Elles se mobilisent, proposent des solutions locales et croient en la possibilité d’un changement. Je dirais que ma plus grande source d’inspiration réside dans leurs témoignages[2]  et la confiance qu’elles nous témoignent en partageant leurs histoires avec nous. Chaque petite victoire collective renforce ma détermination à poursuivre et à amplifier notre action pour un Bénin plus juste et plus sain. 

Un témoignage frappant nous vient de Boris AMAGLO, résident et parajuriste communautaire du quartier Xwlacodji :

En tant que membre du réseau, vous faisiez partie du groupe « Building Community Power » (Renforcer le pouvoir communautaire).

Lorsque vous repensez à votre parcours d’apprentissage au sein du réseau, qu’est-ce qui vous a le plus marqué ou quelles expériences avec le réseau ont eu le plus d’impact sur vous et votre travail ?

 

Ce qui m’a le plus frappé, c’est le pouvoir du partage d’expériences entre pairs. Les discussions sur WhatsApp et pendant les séances d’apprentissage m’ont permis de découvrir des approches innovantes en matière de mobilisation communautaire, telles que l’implication des jeunes et des femmes en tant que parajuristes communautaires[4] . Une ressource particulièrement utile a été l’audit communautaire, une approche partagée par Natural Justice Hub Dakar, qui nous a aidés à renforcer notre plaidoyer autour de l’affaire de la cimenterie Xwlacodji. Ces espaces d’apprentissage collectifs m’ont convaincu que nous ne sommes pas seul·e·s et que le changement durable vient du pouvoir que nous construisons avec et pour les communautés.

 

En repensant à votre expérience en tant que membre du réseau, quel a été le changement le plus significatif dans votre travail ou dans celui de votre organisation auquel votre participation au réseau a contribué ?

 

Le changement le plus significatif a été le passage d’une approche essentiellement axée sur la santé à une approche intégrée santé-justice. Auparavant, nos activités étaient axées sur l’éducation sanitaire et la prévention. Après nous être pleinement impliqué·e·s dans le réseau, nous avons lancé un programme pilote de parajuristes communautaires. Aujourd’hui, 12 parajuristes communautaires sont actif·ve·s dans les quartiers de Cotonou (sud du Bénin) et de Parakou (nord du Bénin). Ils·elles documentent les cas, soutiennent les victimes de violations des droits et facilitent la médiation avec les autorités locales. Ce changement est important car il donne une voix aux populations les plus vulnérables et transforme nos interventions en leviers durables pour la justice sociale.

 

Comment ce changement a-t-il affecté le travail de votre organisation de manière plus générale?

 

Cela a considérablement amélioré notre stratégie. HAI n’est plus perçue uniquement comme une ONG spécialisée dans la santé, mais comme une organisation qui relie la santé, la justice et les droits humains. Cela nous a permis d’attirer de nouveaux partenaires (partenariat avec l’Union européenne, Organisation internationale de la Francophonie, Global Center on Adaptation, etc.), de renforcer notre crédibilité auprès des décideur·euse·s public·que·s et d’élargir notre base de bénévoles[5] . L’approche intégrée santé-justice est désormais au cœur de notre identité. Compte tenu de nos actions concrètes à fort impact social, HAI a été élue meilleure organisation de jeunesse par le gouvernement béninois en août 2025.

 

Y a-t-il d’autres changements importants dans votre travail ou celui de votre organisation qui ont été influencés par votre participation au réseau ?

 

Oui, grâce au réseau, nous avons développé une culture d’analyse juridique des lois et de recherche-action participative. Par exemple, nous avons mené des enquêtes communautaires qui ont permis de recenser davantage de cas de violations[6]  liées à l’environnement et à l’accès aux services de santé. Ces données nous permettent non seulement d’orienter nos interventions, mais aussi d’éclairer notre plaidoyer auprès des institutions nationales. En outre, nous développons actuellement l’application « Paralegal App », qui vise à former davantage de parajuristes en français et dans la langue locale, le fon, avec une option permettant de documenter les cas.

 

D’après votre expérience, avez-vous des suggestions ou des réflexions que vous aimeriez partager avec les autres membres du Grassroots Justice Network?

 

Je tiens à souligner l’importance de documenter et de partager nos victoires et nos expériences, même les plus modestes. Mon expérience au sein du réseau m’a appris une chose essentielle : toute victoire, aussi modeste soit-elle, doit être partagée. Chaque avancée, même infime, contribue à renforcer le pouvoir communautaire et à inspirer d’autres luttes. J’encourage les membres à documenter leurs actions et à partager leurs pratiques, car c’est grâce à l’échange que nous trouvons des solutions durables.

 

Quel a été l’impact de ce changement dans le monde réel ? Par exemple, avez-vous aidé davantage de personnes ? Avez-vous remporté une victoire juridique ou politique majeure ? Y a-t-il eu d’autres améliorations significatives?

Dans notre cas, l’impact est tangible :

En réponse à l’injustice environnementale causée par la cimenterie SCB à Xwlacodji, au cœur de la ville de Cotonou, nous avons recueilli plus de 5 200 signatures pour une pétition, mené un audit communautaire et rassemblé plus de 300 citoyen·ne·s pour une marche pacifique. Ces actions ont relancé le débat public en vue d’introduire un recours collectif pour exiger le respect de la décision constitutionnelle de 2009 ordonnant le déplacement de la SCB en raison des risques pour l’environnement et la santé.

Dans le nord du Bénin, nous avons aidé 35 femmes vivant en milieu rural à suivre une série de formations sur l’accès à la terre afin de briser les barrières sociales et culturelles qui limitent leur accès à la terre. Pour certaines, c’est la première fois qu’elles entendent parler d’un document certifiant leur droit à la terre, ce qui représente une avancée concrète vers l’autonomie économique et sociale.

 

 

Grâce à notre nouveau programme sur l’autonomisation juridique face à la violence basée sur le genre, financé par le Fonds pour l’autonomisation des jeunes/Mobilisation mondiale des jeunes et Organisation Internationale de la Francophonie, nous avons mis en place un réseau de parajuristes communautaires qui facilitent l’orientation vers les services de santé ou les structures compétentes, la médiation locale et, dans certains cas, le dépôt de plaintes officielles.

 


January 27, 2026 | Nuria Mohammed


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